• Simicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Banditisme et de Sorcellerie à La Réunion.

    En ce 20 juin, à 06H25 et 06H30, le couperet s'est abattu par deux fois à proximité du cimetière de Saint Pierre.

    20 juin 1911 - Exécution de Sitarane et Fontaine à Saint Pierre

    Les têtes de Simicoundza-Simicourba dit "Sitarane" et d' Emmanuel Fontaine sont tombées, alors que leur chef, Pierre Elie Calendrin surnommé "Saint-Ange Gardien", a été gracié... 

    Voici ce que l'on pouvait lire dans le journal "La Patrie Créole" il y a exactement 103 ans jour pour jour.

    Connaissez vous l'histoire des "buveurs de sang" ?

    Savez vous comment de 1908 à 1911, un petit groupe de malfaiteurs est arrivé à faire trembler d'effroi une population entière ?

    L'histoire que je vais vous résumer dans cette article (mais qui reste longue à lire), est une histoire vraie, une histoire sur fond de sorcellerie ancrée dans les mémoires à travers les générations, et qui aujourd'hui encore donne lieu à des rituels dont les traces sont tous les jours visibles au cimetière de Saint Pierre. Je surlignerai en jaune les passages clés, afin que ceux qui ne veulent pas s'attarder sur l'article puissent profiter rapidement de son contenu.                                                                                                                                                   

                                                                                                                                                                                               

    (Texte issu d'une retranscription sous forme électronique réalisée par VERHILLE A. des pages 408 à 421 du tome 5 du Mémorial de l'île de la Réunion).

    Si à La Réunion on vénère un Saint qui n'a jamais existé et qui s'appelle Saint-Expédit, cette croyance fait partie des rites observés par de nombreux catholiques réunionnais. Il s'agit d'un culte pieux et inoffensif...                      

    Il n'en est pas de même pour Sitarane ! 

    Simicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Sorcellerie à La Réunion.

    En 1908 et 1909, nombre de commerces et de maisons particulières de Saint-Louis, Rivière-Saint Louis, Saint-Pierre et Le Tampon reçoivent la visite nocturne de voleurs discrets et efficaces. Ils emportent absolument tout ce qu'ils peuvent trouver: argent, bijoux, victuailles, armes, vaisselle, linge, instruments divers. Dans les cuisines, ils poussent l'impertinence jusqu'à achever les restes du dernier repas des propriétaires, confortablement installés à la table de service, prenant tout leur temps. 

    La peur et l'insécurité augmentent dans tout le Sud, surtout en raison des méthodes utilisées par les malfaiteurs et des circonstances qui accompagnent chacune de leurs expéditions.

    Simicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Sorcellerie à La Réunion.


    A cette époque, les maisons de la Réunion sont presque toutes construites en bois et le système de fermeture est le même pour toutes. Portes et fenêtres sont retenues par une bascule. Seule la porte d'entrée principale ou parfois celle de "l'office" est munie à la fois d'une bascule qui retient un seul vantail, l'autre comportant une serrure. 


    Simicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Sorcellerie à La Réunion.La méthode mise au point par la "bande du Sud" est originale. Elle consiste justement à s'attaquer à la porte munie d'une serrure. Un peu en dessous de l'emplacement de la bascule, une série de petits trous rapprochés est percée à l'aide d'un vilebrequin muni d'une "mèche anglaise" (foret). Ce travail de menuiserie terminé, il ne reste plus qu'à dégager le morceau de bois ainsi délimité et assez large pour laisser passage à un bras d'homme. Par l'ouverture pratiquée, on glisse la main et on actionne la bascule. La serrure ne sert plus à rien ! Les voleurs n'ont qu'à entrer et se servir.

    Mais bientôt, cette façon de procéder vient à être connue et les propriétaires vont inventer une sûreté supplémentaire qui, pensent-ils, découragera les voleurs. Chaque porte, chaque fenêtre, est pourvue d'une planchette mobile interne, fixée par un clou sur un des montants de la fenêtre, et bloquant la bascule. Mais ce système, qui sera appelé plus tard "le système anti-Sitarane", se révèle inefficace. Les voleurs, après avoir percé la porte comme décrit précédemment, utilisent d'abord une branche de bois dur avec laquelle ils dégagent la planchette, puis actionnent la bascule qui n'est plus retenue. Quelque soit la protection utilisée, ils entrent là où il ont décidé d'entrer ! Mais ce n'est pas le plus étrange.

    Simicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Sorcellerie à La Réunion.Les chiens sont étrangement silencieux lorsque les voleurs agissent. Même ceux réputés pour être les plus féroces ne font pas leur travail. Et, chose curieuse encore, plusieurs jours après le vol, ils restent bizarrement apathiques.

    Enfin, il arrive que parfois les voleurs agissent dans une pièce alors le maître des lieux dort dans la pièce à côté, derrière une mince cloison de bois qui laisse passer tous les bruits. Mais le dormeur n'entend rien. Alors, dans les habitations, on commence à monter la garde, avec fusils et chiens. Des vigiles appointés font des rondes dans les cours.

    Les gens ne dorment plus, et les voleurs poursuivent leurs méfaits avec un égal bonheur.

    Ainsi à Rivière-Saint-Louis, au mois de décembre 1908, Pierre Payet Delcantara, commerçant, monte la garde toutes les nuits en compagnie d'un serviteur. Il est sous sa "varangue" avec son fusil et attend.

    Cette nuit-là, pSimicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Sorcellerie à La Réunion.eu avant minuit, alors qu'il est protégé par l'obscurité, il aperçoit trois hommes qui arrivent à la croisée des chemins, non loin de sa boutique. Les trois mystérieux individus, à pied, sont suivis par une charrette dans laquelle se tiennent plusieurs personnes. Le véhicule s'arrête avant la croisée pendant que les trois piétons avancent jusqu'au milieu du carrefour. Là, ils s'agenouillent, allument des bougies et se mettent à battre des cartes.Simicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Sorcellerie à La Réunion.

     L'un d'eux se penche sur les cartes étalées dans la poussière et semble réfléchir. Puis ils se relèvent, palabrent rapidement, vont se laver les mains à la fontaine toute proche et repartent, suivis de la charrette, aussi silencieusement qu'ils sont venus.

    On saura plus tard que c'est à cause d'un bébé malade, qui pleurait dans la maison d'à côté, que les voleurs n'ont pas insisté, de peur d'être dérangés dans leur "travail". Huit jours plus tard, le magasin de Pierre Payet Delcantara est pillé de fond en comble alors que son propriétaire montait la garde. La porte du magasin étant munie de clous et de plaques de tôle, les voleurs ont tout simplement fait sauter les planches de la cloison extérieure. Cela a dû faire du bruit, mais le commerçant, pourtant éveillé, n'a rien entendu...

    Quelque temps plus tard, au Tampon, les voleurs s'introduisent chez Raoul Leperlier et emportent 37 kilos d'essence de géranium. Cette fois, la porte de l'entrepôt a été forcée au ciseau à froid, instrument bruyant par excellence! Raoul Leperlier dormait dans la pièce à côté... Les trois chiens n'ont pas aboyé. A Saint-Louis, tentant de s'introduire chez le docteur Aubry, les voleurs réussissent à trouer la porte et à faire jouer la bascule, mais sont mis en fuite par le docteur qui s'est éveillé juste à temps.

    Toute l'année 1908 et le début de 1909 sont ainsi marqués, dans la région Sud, par une série de vols d'envergure. L'angoisse, la peur qui s'installent à la nuit tombée, sont encore augmentées lorsque deux dames habitant à la Plaine des Cafres périssent brûlées vives dans leur lit, alors que leur maison venait d'être cambriolée.Ce drame n'est pas imputable à la bande à Sitarane, mais concourt à détériorer l'état d'esprit des habitants du Sud. D'autant plus que la police n'a pas le plus petit indice à se mettre sous la dent.

    C'est dans un tel contexte que survient le premier assassinat dû à Saint-Ange et aux siens.

    Le 20 mars 1909 au Tampon, au lieu-dit "chemin des 400". Un peu à l'écart de la route qui va de Saint-Pierre au Tampon, au bout d'une allée qui traverse une caféière, se dresse la maison d'Hervé Deltel. Ce dernier est un jeune propriétaire célibataire. Il doit se marier prochainement et, tous ces derniers jours, il s'est livré à d' importants préparatifs en vue de l'événement. La maison a été refaite à l'intérieur, repeinte, et on attend la fin de la saison des pluies pour faire de même avec l'extérieur. Il n'a pas été difficile, dans l'esprit des malfaiteurs, de songer que le jeune homme conservait chez lui, pour cette occasion, d'importantes sommes d'argent, et que des provisions ont été accumulées.

    A 06H00 du matin, le gardien de la propriété s'étonne de constater que son jeune maître, toujours debout à 05H30, n'est pas encore levé. Accompagné de son épouse, il fait le tour de la maison et s'aperçoit alors que la porte principale, située sur le perron qui domine la cour, est ouverte. Tous deux s'en approchent, appellent. Aucune réponse. Ils pénètrent dans la maison et tombent au milieu d'un désordre indescriptible : fauteuils et chaises renversés, meubles fouillés, objets divers répandus sur le parquet.

    Ils découvrent Hervé Deltel sur son lit, mort, dans une mare de sang. 

    L'examen des plaies et la position du cadavre permettent de reconstituer le crime. Hervé Deltel a été surpris alors qu'il dormait profondément, couché sur le dos. L'assassin lui a porté dans l'angle de l'oeil un vigoureux coup de couteau qui a pénétré dans l'encéphale. La victime a, en quelque sorte, été foudroyée, ce qui explique qu'elle n'a pas bougé, ne s'est pas défendue. Elle a passé du sommeil physiologique au sommeil éternel sans s'en douter.

    On apprendra plus tard, de la bouche même des meurtriers, qu'une fois leur horrible forfait accompli, ils se sont tranquillement installés à la table à manger et ont fini toutes les provisions qui se trouvaient. Après quoi ils sont repartis en emportant tout. Y compris le revolver, et les munitions qu 'Hervé Deltel installait chaque nuit à portée de sa main sur sa table de chevet. Ce délit aidera la police à confondre les meurtriers.

    Ces faits étant rapidement connus de la population, après la peur et l'insécurité, c'est l'épouvante qui s'installe dans les demeures. Chacun continue de multiplier les précautions alors que la série des vols continue.

    La seconde atrocité commise par la bande du Sud est connue le 11 août 1909, soit 4 mois après l'assassinat d'Hervé Deltel.

    Ce matin-là, à l'école de la rue des Bons-Enfants, tous les élèves sont déjà en classe, tous sauf ceux du Cours élémentaire qui est à la charge de Lucien Robert. Vers 09H00, un élève arrive en courant et en retard, et annonce que l'instituteur et son épouse ont été découverts, assassinés.

    Tous deux ont eu le crâne fracassé et la gorge tailladée.

    Les Robert avaient à leur service un jeune garçon de 15 ans qui couchait dans la cuisine au fond. Celui-ci, vers 06H00 du matin, inquiet de ne pas voir ses maîtres et remarquant la porte d'entrée ouverte, regarde à l'intérieur de la maison, voit du riz épars dans la salle à manger, constate que les restes du repas que Mme Robert avait la veille recouverts d'une serviette ont disparu. Effrayé, il court prévenir les gendarmes.

    A l'intérieur, un désordre indescriptible règne dans toutes les pièces dont les meubles ont été pillés. Dans la chambre, un spectacle de cauchemar: les époux Robert, âgés de 29 et 26 ans, sont étendus côte à côte, la tête tournée du même côté, couchés sur le dos, baignant dans une mare de sang qui remplit la dépression faite dans le matelas par le poids des corps. M. Robert présentait d'affreuses plaies à la tête, à la partie antérieure du cou, une plaie de 12 centimètres où les reprises du couteau étaient visibles, indiquant par là que l'assassin s'y était pris à plusieurs reprises. Quant à Mme Robert, le corps à demi dévêtu, elle était étendue, le visage et le cou dissimulés par une couverture qui cachait son crâne fracassé et sa gorge béante, tailladée jusqu'à la colonne vertébrale. La malheureuse avait également le pouce de la main droite écrasé, tandis que l'index de la même main était à moitié détaché du métacarpe. Pour ajouter à l'horreur, les assassins ont souillé le cadavre de la malheureuse qui attendait prochainement un enfant.

    La population est littéralement terrorisée. Les vols continent tandis que, de plus en plus, le bruit se répand que les bandits, bénéficiant de quelque diabolique protection, échappent toujours aux recherches.

    Tandis que tous les regards sont tournés vers Saint-Pierre, devenue capitale de la terreur, Calendrin, lui, se prépare à un nouveau massacre.

    Cette fois, la victime choisie est un vieux commerçant malabar de Saint Louis, M. Celly, dit Mardé. Ce pacifique vieillard a la réputation de cacher sa fortune dans la vieille paillasse sur laquelle il dort chaque soir. Calendrin connaît assez bien les lieux puisqu'il est entré plusieurs fois dans cette boutique pour s'acheter des cigarettes. Il connaît aussi le vieux Mardé qui habite seul avec sa fille, veuve depuis peu. Pour Calendrin, aucune difficulté, l'affaire sera réglée vite et bien. Il décide donc d'une date : ce sera pour le 5 septembre, date à laquelle les crédits accordés aux clients sont déjà encaissés.

    Comme avant chaque opération d'envergure, Sitarane et Fontaine observent les consignes du chef : ne rien manger à partir de l'angélus de 18H00 car, à cette heure, chacun des trois assassins doit prendre un verre de "sirop de cadavre", l'avaler en trois prises tout en regardant le coucher du soleil : c'est le pacte du sang.

    Ce "sirop de cadavre" est une composition de Saint-Ange, une mixture assez épaisse, noirâtre, qui se compose d'eau bénite, de miel, de quelques morceaux de bois râpés et de sept cuillerées à bouche de sang de cabri noir. D'après Saint Ange, un verre de ce breuvage bu au moment favorable suffit à multiplier par 7 l'esprit du mal et à rendre invincible celui qui en aura fait usage. "Or, depuis l'assassinat de Deltel, Saint-Ange a remplacé le sang de cabri par du sang humain comme essence dans sa mixture."

    Comme pour les précédents crimes, à minuit, on retrouve les bandits accroupis au milieu de la rue. Au milieu du cercle que forment les malfaiteurs, un morceau de camphre brûle, dégageant une odeur âcre. Calendrin, jeu de cartes à la main, passe et repasse un roi de pique usé par la flamme rougeoyante. De temps en temps, au milieu d'un silence religieux, il l'interroge et attend la réponse, réponse qui, d'après lui, vient de l'au-delà et qu'il est le seul entendre. Après 10 min de palabres devant la flamme sacrée, Calendrin ordonne à Sitarane de piquer sept fois le couteau dans la flamme qui s'éteint et annonce: "Chemin l'est vert marmailles, allons-nous !"

    Sitarane venait juste de retirer son couteau du morceau de camphre enflammé et la lueur s'affaiblissait de seconde en seconde. Soudain, dans la frêle lueur vacillante, trois sillouettes humaines étaient apparues. Elles se dirigeaient dans la même direction que s'apprêtaient à prendre les trois principaux bandits du "commando du sang". Ces 3 personnes passèrent à environ un mètre de Saint-Ange qui, à la lueur du feu de camphre, reconnut deux hommes vêtus de blanc et une jeune femme visiblement enceinte vêtue d'une longue robe rose. Personne ne les avait entendu venir et, en quelques secondes, elles avaient disparu dans la nuit..."Au bout de 5 min, pour s'assurer que la voie était libre, Sitarane colla une oreille sur le sol et écouta attentivement à la manière africaine. Comme la terre ne vibrait pas, il annonça à Saint-Ange que la route était ouverte, et les trois assassins descendirent la rue. Mais arrivés devant la boutique de Mardé, au moment même où ils s'apprêtaient à entrer, ils tombèrent face à face avec les 3 personnes de tout à l'heure, qui eux, remontaient la rue.

    Prudent, le sinistre trio ne s'arrêta pas, mais continua de descendre la rue jusqu'à la route nationale. Là, Saint-Ange alluma deux morceaux de camphre juste au milieu de la croisée des deux chemins, retira de sa poche son roi de pique, le promena au-dessus de la flamme et recommença à palabrer avec des esprits qu'il était le seul à voir et à entendre. Pendant ce temps, Sitarane collait une oreille attentive au sol pour écouter si personne ne venait. Après cette cérémonie, Saint Ange annonça que le chemin était bien ouvert. Alors, avec assurance, ils remontèrent droit vers la boutique de leur victime... En s'approchant de la porte arrière de la maison, Fontaine avait déjà retiré son vilebrequin de son sac bretelle ; maintenant, dans le noir, il allait se mettre à l'oeuvre ; d'ailleurs, il avait pris l'habitude de ce genre de travail qui commençait à lui devenir familier. La mèche anglaise de son outil allait bientôt toucher la porte lorsque soudain quelque chose d'étrange attira son attention tandis qu'un intense frisson le secouait.

    Sur sa tête, ses cheveux se dressèrent comme des clous d'oursins. Sitarane et Saint-Ange, qui étaient à ses côtés prêts à l'assister, avaient eux aussi ressenti cette même frayeur et ce même frisson parce qu'en même temps que Fontaine, eux aussi avaient vu. Ils avaient vu et reconnu les trois promeneurs nocturnes qu'ils venaient de rencontrer sur la route. Ces deux hommes en costume blanc et cette jeune femme enceinte dans sa robe rose. Ils étaient là, debout, le dos appuyé contre cette porte que Fontaine s'apprêtait à perforer.

    Cette étrange vision avait paralysé les assassins qui venaient en même temps de reconnaître distinctement les trois personnes qu'ils avaient assassinées au cours de l'année. Terrifiés par cette rencontre imprévue, les trois assassins s'étaient retirés plus vite qu'ils n'étaient venus.

    Le commerçant Celly n'a jamais su que ce 5 septembre 1909, il avait été miraculeusement sauvé d'une mort atroce par trois esprits bienfaiteurs.

    C'est à la fin du mois de septembre 1909 qu'une tentative manquée des bandits va amener leur arrestation.

    Cela se passe chez M. Charles Roussel, au Tampon, dans la nuit ,du 30 septembre 1909. Lors de leur audition par les magistrats instructeurs, les malfaiteurs reconnaîtront que deux jours avant la mort d'Hervé Deltel, au mois de mars, ils avaient déjà tenté de dévaliser la maison de cette personne. Les trous avaient déjà été forés dans une cloison lorsqu'un violent orage avait contraint les cambrioleurs à renoncer à leur entreprise. Deux semaines plus tard, au même endroit, ils avaient rassasié un porc avec du maïs et du rhum et avaient emmené l'animal. Là non plus, les chiens n'avaient pas bougé. En cette nuit du 30 septembre, les voici de retour sur les lieux, cette fois bien décidés, semble-t-il, à aller plus loin.

    Ils commencent par s'attaquer à la porte du magasin dans lequel est entreposé le café. Mais le prudent propriétaire, alerté par la première tentative, a pris une précaution : la porte est entièrement revêtue, à l'intérieur, d'une plaque de tôle sur laquelle la mèche anglaise crisse désagréablement. Il est 23H00 lorsque M. Maillot, gardien de la propriété, est réveillé par ce bruit insolite. L 'homme se saisit de son fusil et va voir de quoi il retourne. L'un des bandits (on saura plus tard qu'il s'agissait de Sitarane) a aperçu le gardien et lui saute dessus au moment où ce dernier parvient à sa hauteur. La lutte s'engage entre les deux hommes dans le noir. Sitarane, qui a saisi le canon du fusil du gardien, sort un revolver et tire. L'homme n'est pas atteint. Ils roulent tous les deux au sol et continuent à se battre en lâchant leurs armes. Finalement, Sitarane s'enfuit. Le gardien le poursuit, lui tire dessus, mais ne l'atteint pas. Les gendarmes, aussitôt prévenus, découvrent deux sacs bretelles, deux gonis, un chapeau... un pistolet, deux couteaux de boucher, une barre de fer, deux étuis en peau de cabri pour pistolet et pour couteau, un vilebrequin neuf, des plombs de chasse, des balles de revolver, une paire de chaussettes. L'attention des enquêteurs est attirée par un chiffon contenant une dizaine de feuilles vertes qu'ils ne purent identifier. Près de la porte du magasin, les malfaiteurs avaient abandonné un second vilebrequin, celui dont le bruit avait alerté le gardien. Avec autant d'indices, cette fois, il ne fait aucun doute pour la police que la fin de la bande est proche. Les représentants de la loi invitent donc les habitants du Tampon à venir identifier les objets abandonnés. La peur a été si grande durant tous ces mois qu'il n'est pas étonnant de constater que les habitants de la région se rendent en masse à cette invitation. Le chapeau, le revolver, un couteau et la barre à mine appartiennent, selon les témoins, au nommé Simicoudza dit Sitarane. Quant aux vilebrequins, ils sont reconnus par un artisan du Tampon, lequel les avait confiés à Emmanuel Fontaine qu'il emploie en qualité de menuisier.

    Sitarane et Fontaine sont aussitôt arrêtés.

    Les preuves réunies contre eux sont accablantes, mais les deux hommes nient farouchement. Tout au plus consentent-ils à reconnaître qu'ils ont assisté au meurtre d'Hervé Deltel sans y avoir participé.   

    A La Chattoire, au fond d'une ravine sans nom qui n'est même pas marquée sur les cartes, une grotte renferme le butin ramené au cours de ces années par les malfaiteurs. Régulièrement, un jeune homme de 14 ans, qui a été désigné comme gardien par la bande, vient vérifier que rien n'a disparu. Il s'y fait surprendre par les gendarmes et peu après, toute la bande est arrêtée. Toute, sauf le chef, Saint-Ange.

    Saint-Ange a pris le maquis. Les gendarmes se déplaçant difficilement et lentement à cheval tout au long des mauvais sentiers, Saint Ange, de quelque endroit qu'il se trouve, les entend venir de loin et s'enfuit à chaque fois. La plupart du temps, il trouve refuge dans le fond de la Rivière Saint-Etienne. La course-poursuite dure deux mois. A la fin de décembre, n'ayant pu lui mettre la main dessus, les gendarmes organisent une véritable chasse à l'homme, aidés en cela par les habitants de la Rivière Saint Louis et de Mahavel (Ravine des Cabris).
    Pourchassé de partout, Saint Ange se hasarde, le 31 décembre 1909, dans les parages de la Ligne Paradis dans l'espoir d'y trouver quelque nourriture. C'est là qu'il est capturé par un groupe de cultivateurs. Ces derniers s'apprêtent à le lyncher au moment où les gendarmes viennent se saisir de lui.

    11 personnes sont sous les verrous, 8 hommes, 2 femmes et 1 garçon de 14ans. 

    Le procès débute le 2 juillet 1910 devant la Cour d'assises de Saint Pierre et dure 8 jours. Il
     permettra d'y voir plus clair sur certains points particuliers :

    Ses complices, Saint-Ange se les est attaché au moyen de rites initiatiques comme il en existe dans toutes les sociétés secrètes, mais aussi par la terreur. Il n 'hésite pas à menacer de mort lorsqu'un comparse fait preuve de tiédeur. Une fois sa bande bien en mains, il utilise sa connaissance des plantes pour préparer deux produits très spéciaux, l'un à l'usage des chiens de garde, l'autre pour les humains. Il s'agit de les endormir. 

    Saint Ange trouve à l'usage des chiens une recette dont l'efficacité n'est plus à vanter : un coq de bonne corpulence, découpé, salé, et qui macère pendant cinq jours dans une décoction de datura stramonium "herbe de diable", voilà de quoi endormir plusieurs chiens pendant trois heures au moins. Lorsqu'ils se réveillent, les animaux demeurent apathiques pendant plusieurs jours.

    Le second produit mis au point par Saint-Ange est une mystérieuse poudre jaune qui a la propriété d'endormir les gens très profondément. Sa composition n'a jamais été révélée, pour des raisons évidentes, par les enquêteurs.

    Il effectue de longs déplacements dans toute la région autour de Saint-Louis et Saint-Pierre. Il se rend de maison en maison, chez les propriétaires ou les commerçants, proposant ses tisanes, vendant aussi " de la chance"En fait, il observe, compte les chiens, les gardiens, repère les emplacements de chaque bâtiment. Cette fois, il est fin-prêt. Lui et sa bande s'abattent alors sur la région et commencent la série des vols incompréhensibles. Ce succès ne lui suffisant pas encore, Saint-Ange ajoute bientôt le crime à ses projets. Il a besoin de sang humain. Mais le sang qu'il veut a une atroce particularité : il faut que ce soit du sang de cadavre, celui d'une personne qui vient de périr de mort violente. Pour cela, il faut tuer !

    Son ascendant est si fort sur les membres de sa bande que ces derniers n'hésitent pas à plonger dans le crime. Ils sont unis à Saint-Ange pour le meilleur et pour le pire et ne s'aviseraient certainement pas de reculer devant ses exigences. Toutefois, bien qu'il soit certain d'avoir sa troupe à sa dévotion, Saint-Ange n'utilisera que Sitarane et Fontaine pour ses macabres projets. Les autres comparses viendront après, une fois que "tout sera terminé", pour participer au pillage et transporter le butin. Et ce sera la mort d'Hervé Deltel puis celle des époux Robert.

    A l'issue du procès, le verdict on ne peut plus sévère prononce 8 condamnations à mort.

    Cependant, le 15 septembre 1910, la Cour de cassation rend un arrêt annulant la procédure suivie devant le tribunal de Saint-Pierre, et un second procès s'ouvre le mercredi 7 décembre 1910 pour se terminer le 13 décembre.

    Dans son réquisitoire, le représentant du Ministère public nuance les condamnations qui, selon lui, doivent être prononcées. Présentant Saint-Ange pour ce qu'il était en réalité, malgré ses dénégations, à savoir le chef de la bande et donc, le plus dangereux, il réclame contre lui la peine de mort. Il demande la même punition à l'encontre de Sitarane et Fontaine, et des peines d'emprisonnement graduées envers les autres.

    Le verdict est rendu dans la soirée du 13 décembre 1910 :

    - Sitarane, Fontaine et Saint-Ange sont condamnés à mort.
    - 5 de leurs complices sont condamnés aux travaux forcés à perpétuité. 
    - Les 2 femmes et le jeune homme de 14 ans sont acquittés.

    Le tribunal avait tenu compte du fait que leur participation aux vols avait été minime, et que la détention qu'ils subissaient depuis un an était une peine suffisante.

    Mais cette affaire n'est pas encore terminée. Après ce second procès, les condamnés intentent un nouveau pourvoi en cassation. Avant de transmettre le dossier à Paris, le Parquet de Saint-Denis demande l'avis du Conseil privé du Gouverneur, lequel conclut à l'exécution sans restriction du verdict. Le dossier est transmis à Paris par le courrier maritime du 1er janvier 1911. Au cas où la Cour de cassation rejetterait le pourvoi (ce qui est à prévoir puisque cette fois aucun vice de forme n'entache la procédure), le dossier sera alors transmis directement au président de la République qui peut faire usage de son droit de grâce en cas de condamnation à mort.

    La réponse revient de Paris  le 18 juin 1911. Grande est la surprise : le ministre des Colonies informe le Gouverneur que le président de la République a commué en peine de travaux forcés à perpétuité la condamnation à mort... de Saint-Ange ! C'est incompréhensible, mais c'est ainsi :

    le chef de la bande, le plus dangereux, a sauvé sa tête !

    Saint-Ange passera le reste de ses jours au bagne en Guyane, jusqu'au 20 avril 1937 où il s'éteindra dans son lit des suites du paludisme et d'une bronchite qui n'aura jamais été soignée.

    Sitarane et Fontaine passent à l'échafaud le mardi 20 juin 1911 à Saint Pierre. Afin d'éviter l'afflux de spectateurs, la police et la gendarmerie n'ont donné que peu de publicité quant aux dates. Mais des bruits courent, et une certaine foule sera là quand même.

    Sitarane, des dizaines d'années après sa mort, est encore l'objet d'un culte par bien des côtés diaboliques et incarne aux yeux des Réunionnais l'esprit du mal, le diable.

                                                                                                                                                        

    Tombe de Sitarane et Fontaine au Cimetière de Saint Pierre :

    Simicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Banditisme et de Sorcellerie à La Réunion.

    Simicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Banditisme et de Sorcellerie à La Réunion.     Simicoundza Simicourba, dit Sitarane - Histoire de Banditisme et de Sorcellerie à La Réunion. 

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  • Commentaires

    1
    Pap
    Vendredi 20 Juin 2014 à 08:54

    Historiquement, c'est bien, mais de bon matin … La coupure de journal de la "boucherie" …


    Tu n'aurais pas quelque reportage de fête, qui nous mette un peu de baume au coeur?


    Bonne journée. Bizavous! Pap.

    2
    Dimanche 22 Juin 2014 à 04:15

    wahoooo belle histoire parti pour lire que les phrases principales je suis remonter pour tous lire !!!

    bravo mais vivement les photos des baleines !!

    bise de Guadeloupe

    3
    Mardi 24 Juin 2014 à 05:38

    @ Pap -> Ce n'est pas moi qui décide de l'heure à laquelle le couperet tombe... L'histoire est effectivement sordide, mais ça fait partie de l'histoire de l'île, des croyances et des craintes des réunionnais.

     

    @Val -> Les Baleines arrivent petit à petit, et nous allons passer du temps ensemble... alors les photos arriveront elles aussi bientôt.
    Content que cet article t'ai captivé.

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